La mort dans tous ses états

Trois semaines en service de réanimation. Ce n’est plus de la médecine générale, finit la discussion avec ton patient, la plupart sont sous ventilation mécanique ou dans le coma. Il reste les familles. On apprend alors à leur parler, à les rassurer, pourtant ce ne sont pas elles qu’on traite à la base.

Didier est arrivé dans le service dans le coma après un arrêt cardiaque suite à un gros choc allergique. C’est arrivé en intra-hospitalier, on se dit que la prise en charge a été optimale, qu’il y a surement un-deux-plus médecins qui lui ont sauté dessus pour débuter le massage. Que ce sont greffés un-deux-plus infirmières pour administrer les drogues et prendre le relai pour le massage. Qu’il y a également un-deux-tout-le-service qui est venu porter main forte parce que masser c’est fatiguant, il faut changer toutes les 2 minutes de masseur pour rester efficace. On imagine tout ça, mais impossible de savoir exactement, nous n’étions pas sur place. On nous dit que le Low Flow n’a pas duré longtemps, c’est à dire que la période où les cellules du cerveau ont été peu oxygénées a été courte. Mais la séquence est bizarre, il a reçu de grosses doses d’adrénaline…si le schéma est respecté (ce qui n’est probablement pas le cas), nous sommes à au bas mot 16 minutes de prise en charge…et quand la pompe qui oxygène le cerveau ne fonctionne plus c’est long. (Imaginez un peu faire une énoooooorme apnée au fond de la piscine, vous ressortez la tête de l’eau sans savoir si vous avez sorti la tête ou les fesses).

Il arrive donc chez nous, pas très engageant. Plus tout jeune, pas non plus très vieux. Son tuyau dans la bouche pour l’aider à respirer, c’est la machine qui fait tout le travail. On l’examine, on crie, on pince…pas de réaction. Ah les pupilles réagissent tout de même. Il présente quelques clonies, des gasp (en gros, il tremble et il a des mouvements pour respirer anormaux). Pas d’urines…faut voir, ça peut revenir. Bon l’examen initial et l’évolution ne sont pas favorables. On voit la famille, l’épouse est d’origine étrangère comme Didier (oui, ça fait pas très étranger Didier mais c’est un prénom comme un autre). L’émotion est là, ça fait un choc de voir cette personne qui allait pas si mal que ça il y a encore 2 jours qui se retrouve dans cet état avec tous ces branchements, toutes ces machines. On explique qu’on doit prendre le temps, le temps de surveiller l’évolution neurologique, faire des examens. En gros, si le pronostic est très mauvais, il faut que tout nous dise que c’est non récupérable…et malheureusement ça prend du temps.

Toujours pas de pipi, toujours pas de réaction aux stimulations…Une prise de sang confirme une haute souffrance cérébrale, c’est pas bon. Les EEG (enregistrements de l’activité du cerveau) sont répétés tous les jours pour suivre l’évolution : il y a eu les convulsions, puis l’arrêt d’activité. La famille a été vue quotidiennement, les sentiments se sont mélangés : au début un peu d’espoir, et puis la peur, la compréhension, l’acceptation et l’attente. Beaucoup d’enfants, venant de loin pour la plupart, et dans ce genre de situation ils ont laissé libre court à leur interprétation. Ils attendent le décès de leur proche pour pouvoir l’enterrer rapidement. Tout est déjà prévu, ils n’attendent que les papiers. Or pour le moment, Didier est sous respirateur, et personne ne peut dire combien de temps son coeur battra à l’arrêt de la machine.

La décision est prise. Nous avons parlé de Didier avec l’ensemble des médecins du service. Nous avons parlé de Didier avec un médecin extérieur du service, qui est venu examiner le dossier puis Didier. Nous décidons d’une Limitation et Arrêt des Thérapeutiques Actives : nous arrêtons la machine de ventilation. La famille ne voulait pas être présente, pas de dernier au revoir dans le service, c’est trop dur. Didier s’en va quelques heures plus tard, tranquille.

Accompagner les familles n’ait jamais une chose aisée, nous les voyons à toutes les étapes du deuil. Nous sommes là lors des pleurs, nous sommes là lors des cris. Nous écoutons, nous essayons de rassurer, nous partageons leur douleur. Et nous continuerons à le faire avec les familles de Christine, de Gérard, de Mohammed, de Justine…


Bilan 2014, projets 2015

Bonjour les lecteurs,

Fin d’année c’est l’heure du bilan.

Blogosphère

Niveau écriture, je vous l’accorde ce n’est pas trop ça. Seulement 7 articles écrits, c’est peu c’est vrai. Et je n’ai pas le talent de DocAdrénaline (que je remercie de m’apporter des lecteurs via son blog) ou de Jaddo. Mes narrations ne sont pas forcément passionnantes, le style n’est pas formidable, le contenu manque probablement souvent de profondeur, mais cet endroit me sert d’exutoire.

Pour 2015, j’essaierai de poursuivre les petites histoires vécues au quotidien de la vie d’un interne de médecine générale sur ce blog, en espérant avoir le temps d’écrire plus que 7 articles. De la nouveauté vous attend toutefois sur un autre blog traumedic.wordpress.com : le projet est de poster des articles sur les principales pathologies qu’on l’on peut trouver aux urgences (ou en cabinet). Si ça peut servir aux internes en garde ou aux externes, j’en serai ravi. Il n’en ai qu’au stade embryonnaire et toute recommandation de votre part ou envie d’y voir apparaitre un sujet particulier est la bienvenue. Je vous recommande d’aller lire DrAgibus qui fait un travail remarquable sur la pharmacologie et les recommandations médicales dans le but de mieux soigner nos patients.

Côté professionnel

2014 : une année de transition. La deuxième année d’internat est une année assez roulante. On prend de l’assurance avec la première année qui est derrière nous et on voit enfin le bout du tunnel. Cette année m’a permis toutefois de valider tous les stages obligatoires dans la maquette de médecine générale (médecine adulte, urgences adultes, pédiatrie/gynéco, un stage au CHU et le stage de niveau 1 chez des médecins généralistes). Mon nombre d’heure de formation théorique est largement atteint (200 heures de formation théoriqueprescrire émérite 2015 obligatoire) grâce au test de lecture Prescrire, un DU d’urgences vitales, quelques congrès, les séminaires de la faculté et les groupes de pratique. Le point noir est sur les RSCA, des récits de situations cliniques à rédiger régulièrement en faisant une recherche sur des points ayant posés problèmes…mais avec des semaines à rallonge, ce n’est pas toujours facile de trouver le temps de travailler dessus.

Projets 2015 : La Thèse!!! C’est le principal projet. Le sujet est déjà choisi, le questionnaire a été diffusé aux médecins généralistes et les premiers résultats sont apparus, mais il manque encore beaucoup de réponses. Le but est de la soutenir avant octobre, pas le choix pour la suite. Le DES de médecine générale est le second objectif. Il doit être validé en fin d’année, donnant avec la thèse le titre de Docteur en médecine spécialisé en médecine générale. Le DESC de médecine d’urgence : ça y est je suis inscrit en première année, les cours vont commencer très prochainement. Il me reste donc le stage de réanimation à faire et le SAMU qui sera réalisé normalement en post-internat. En ce qui concerne le post-internat, je vous tiendrai au courant bien sûr, pour le moment tout reste assez flou.

Activités sportives

2014 : pfiiiiou, quelle année que 2014!!!! Reprise du sport de manière régulière, ça faisait longtemps mais qu’est-ce que ça fait du bien! Inscrit dans une association de trail, il a été difficile de suivre les séances d’entrainement. Entre les gardes et le lieux de stage qui change tous les 6 mois, difficile de faire 140km en voiture juste pour 1h d’entrainement. La majorité des entrainements de course à pied était faite en solo. Qui dit reprise de l’entrainement dit reprise des courses : quelques courses de 10km, un peu plus que la course annuelle. Une belle progression sur 10km avec un meilleur temps d’environ 50 minutes (c’est pas une grosse performance je l’accorde, mais à mon niveau ça me suffit). Des courses de plus en plus longues :

  • un trail nocturne à Chartres : 14km avec beaucoup d’escaliers, ce fut difficile mais quel pied
  • mon premier marathon, le 1er marathon de Tours : un parcours assezIMG_1464 facile, très plat, mais quelle chaleur! Mon principal objectif a été réussi, le finir avant la barrière horaire. Ce fut long et très difficile, principalement par manque de préparation. Si vous vous lancez sur un marathon, faites des sorties longues en entrainement de 2h-2h30. La seconde difficulté a été de marcher trop longtemps sur la 2ème partie, du coup quasi impossible de repartir. Au final, arrivé en 5h30 avec une bonne tendinite des adducteurs.

Projets 2015 : continuer sur la même lancée me semble déjà pas mal. La tendinite 2014 m’a contraint à arrêter la course en fin d’année. La reprise est difficile. Donc dans un premier temps, retrouver un niveau correct sur 10km avant d’envisager d’autres courses. Probablement pas de marathon pour cette année, si tout va bien, ce sera plutôt du semi-marathon. Et peut être moins de course sur route pour faire plus de trail…Courses à suivre

Vie privée :

2014 fut l’année de la paternité, un petit garçon qui grandit déjà trop vite. Un beau garçon qui illumine nos journées. 2015 sera l’année du mariage, autant dire que 2015 est une année chargée, à vivre à 100 à l’heure. Vous avez été 6900 à passer ici, probablement bien moins en retirant les bots mais merci à vous, merci de venir lire mes billets et à très vite pour de nouvelles histoires.


Quand dire « Stop »?

Cette semaine aux urgences, j’ai à nouveau rencontrer une situation face à laquelle chaque praticien ou professionnel de santé est exposé un jour. Après 6 mois de pédiatrie où cette situation se pose heureusement moins souvent, il faut dire que ça fait quand même quelque chose.

J’ai reçu Josette 90 ans, adressée par son médecin traitant pour une désaturation à 70% dans un contexte de fièvre. Elle vit dans une maison de retraite tenue par des religieuses. Josette est consciente mais reste mutique sur son brancard. Elle est toute maigre, comme beaucoup de personnes de cet âge.

Elle tire à peine, mais peine à respirer. On est à la limite du balancement thoraco-abdominal. L’auscultation rapporte des crépitants du champ pulmonaire droit. Pas de signe d’insuffisance cardiaque par ailleurs. Le sein droit est brûlé par la radiothérapie. Josette est déshydratée, le pli de sa peau reste suspendu dans le vide avant de redescendre doucement pour retrouver sa place.

On lui met de l’oxygène, mais la saturation ne s’améliore pas beaucoup. On atteint le 85% à peine. Les jambes sont marbrées. Bon, on fait les gaz du sang, le bilan et des hémoc avant de balancer des antibiotiques et de remplir. Les résultats vont avec l’examen clinique : la radio montre une pneumopathie droite, les gaz une hypoxémie et une hypercapnie. Bon pas une hypercapnie trop importante, on n’en est pas au point d’être dans le coma. On se donne un peu de temps pour voir comment ça évolue.

Mais très vite, la décision se pose. Il ne sera pas possible de poursuivre des soins curatifs. Josette est en train de nous quitter, ça peut être une histoire d’heure ou de 2 jours. J’appelle Marc, son fils. Il arrivait justement. Je lui explique que l’état de sa maman est critique, que nous ne pourrons pas faire beaucoup. Nous ferons tout ce qu’il faut pour qu’elle ne souffre pas. Marc comprend bien, il est d’accord. Tout ce qu’il veut c’est que sa mère ne souffre pas.

Josette est installée dans une chambre seule, à côté des urgences. Marc reste près d’elle. Ce n’est qu’une question d’heure avant que Josette ne nous quitte. J’ai revu Marc le lendemain matin, ému bien sûr, mais soulagé d’avoir pu accompagné sa mère, soulagé qu’elle soit partie sans douleur, paisiblement.

Tous les praticiens se posent ou poseront un jour la question : quand doit-on arrêter les soins curatifs? Cette décision n’est jamais facile à prendre. La discussion entre professionnels est importante, celle avec la famille est primordiale. La question de la fin de vie active est un autre débat, je n’en parlerai pas cette fois.


Le DUMG m’a tué

Les études de médecine sont longues, tout le monde le sait. Mais là, la fac m’a tué. arg

On passe sur le prix des inscriptions universitaires : on paie plus qu’avant parce qu’on a un vrai salaire, admettons. Mais pour seulement 8 jours max de formation par an, c’est un peu cher payé. Bien sûr, nous avons du travail à faire à la maison. Le DUMG (département universitaire de médecine générale) nous demande d’écrire des récits de situations complexes authentiques. L’idée n’est pas mauvaise, on doit rédiger une histoire vécue qui nous a posé problème. Bien sûr, plus l’histoire est romancée, mieux est reçue notre production. Si nous n’avons pas l’âme d’un Victor Hugo ou d’un Dostoïevski, nous sommes perdus. Le lecteur de ces courts récits doit voir le personnage : cette petite mamie de 83 ans à qui on rend visite, le teint grisâtre marqué par des années de travail dans la terre, à supporter sans broncher la violence de son fils après avoir subi les années de service auprès de son mari, elle qui est sur sa chaise en bois près de la cheminée, un châle en laine violette autour du cou, sa jupe écossaise et son pull bleu marine…Ca, c’est la première partie du travail, encore faut-il trouver une situation qui soit jugée intéressante par le sacro-saint DUMG, ce peuple de médecin qui a tout pouvoir. Ensuite sur cette situation, il faut trouver des questions sur ce qui a posé problème bien sûr. De ces questions, une question doit ressortir qui servira de base pour une recherche documentaire. Bien sûr, tout le monde se dit que c’est facile. La recherche ne se base pas sur une pathologie mais sur un problème complexe d’une situation médico-psycho-sociale. Plus le travail est complexe et plus il est censé être apprécié. Il faut du temps pour rédiger un tel travail, plusieurs heures de travail.

Ce n’est qu’une partie des travaux à effectuer. Il faut aussi rédiger des traces d’apprentissage. Le principe est assez similaire mais la situation est plus courte.

Et puis, il y a la thèse. Bon, c’est intéressant, on choisit notre sujet. Ca demande du travail, pas mal de travail : de la recherche bibliographique, trouver le type d’étude qu’on va réaliser (quantitatif/qualitatif?), le recueil de données, leur analyse, la rédaction de la thèse, l’exposition devant un jury. Le tout pour le Graal : notre titre de Docteur en médecine. Enfin!

Mais en attendant, je m’oriente vers une voie qui n’est pas tout à fait du gout du DUMG. L’internat de médecine générale peut s’orienter secondairement vers une autre spécialité, via un DESC. Bien sûr, je comprends : il faut des médecins généralistes, ils sont là pour nous former et sur leur quota une poignée d’internes s’oriente vers un autre chemin. Je ne dénigre pas ma formation initiale, la médecine générale est un très beau travail, et je resterai toujours je l’espère dans l’optique d’un travail main dans la main avec mes collègues avec qui j’ai partagé tant d’années, et ce pour le bien de nos patients. Mais voilà, le DUMG reste prudent comme toujours, il ne faut pas oublier de valider la maquette du DES de médecine générale (ça, j’allai pas l’oublier). Mais quand produire ces traces d’apprentissage?

Comme beaucoup d’internes, on ne compte pas les heures, et pourtant. En aout, j’ai fait une semaine de 90h, puis 72h, avant de revenir à un rythme calme de 48h. Quand on a un jeune fils à s’occuper, passer du temps avec sa compagne, faire un peu de sport pour s’évader l’esprit, avec les obligations de service, je vois difficilement quand faire tout ce travail. Et c’est le problème pour tout le monde. Le gouvernement doit respecter le temps de travail européen, il travaille dessus, nos syndicats d’interne également. Je vois difficilement comment tout ça peut être mis en place, la journée de formation hebdomadaire n’est pas respectée, nous passons notre temps à l’hôpital. Si les internes deviennent moins présents à l’hôpital pour permettre de faire leur travail de formation universitaire, comment feront les services qui dépendent de cette main d’oeuvre?

La fac, l’état demandent beaucoup aux internes, il leur est pourtant difficile de mener plusieurs vies en même temps.


La santé n’a pas de prix?

Des mois à ne rien écrire ici, un nouveau semestre en pédiatrie maintenant bien avancé. Et ce constat consternant : notre travail n’aura bientôt plus aucune valeur. On a tous entendu parlé de l’intention de généraliser le tiers payant, un sujet qui fait débat. Ma position, bien que n’ayant probablement pas une vision globale, est que c’est une belle connerie. Les français n’ont déjà pas beaucoup de considération pour notre travail, comment voulez-vous que l’on soit d’accord avec une telle mesure? Ils n’ont aucune représentation du coût des soins qui leur sont prodigués. Et je vais vous le montrer avec deux exemples.

Myriam arrive par ambulance aux urgences pédiatriques, pas avec le SAMU hein mais par ambulance à 23h. Elle est dans une situation sociale précaire, hébergée dans un foyer d’accueil. Elle a un enfant et en attend un autre. Elle arrive donc pour sa fille, parce qu’elle a de la fièvre. J’examine l’enfant, elle a une angine streptococcique. Il lui faut donc des antibiotiques et un peu de paracétamol pour la fièvre. La consultation a pris un peu de temps, je me suis assuré qu’elle n’avait pas d’infection urinaire. Il s’avère que Myriam a déjà une ordonnance faite la veille, avec tous les médicaments nécessaires, les mêmes que j’aurai prescrit. Ces médicaments ont été délivrés la veille par la pharmacie de l’hôpital. Selon Myriam, elle n’a plus de Doliprane. Je me retrouve donc avec une femme enceinte, une fille de 5 ans qui ont déjà tous les médicaments, un diagnostic déjà posé la veille qui viennent pour un médicament qu’on peut avoir sans ordonnance à la pharmacie. Le coût de l’opération : 2 consultations en 24h, un voyage en ambulance (et non je ne demanderai pas d’ambulance pour le retour), et un coût en médicament non négligeable si tout le foyer se fait fournir en paracétamol par Myriam.

Mona arrive à minuit aux urgences pédiatriques. Elle est accompagnée de José son mari et de leur garçon Matt. Elle me dit que ce sont les urgences de la ville de la sous-préfète qui lui a dit de venir ici car ils n’ont pas de pédiatre et qu’il vaut mieux venir chez nous…soit (Matt n’a pas été vu par eux au passage). Matt a de la fièvre, ok. Mais Matt a déjà vu dans la journée un médecin qui a fait une ordonnance. Je demande à Mona pourquoi elle n’est pas allé chercher les médicaments. Elle n’avait pas de voiture et son mari était au travail. Bon mais maintenant José est là, alors pourquoi ne sont-ils pas allé à la pharmacie? Au moins à la pharmacie de garde? Pas de réponse. Je leur dit que je vais examiner Matt, et leur demande ce qu’ils comptent faire si je rédige une ordonnance…la réponse : aller à la pharmacie de garde. L’examen retrouve la même chose que mon confrère. Bilan : 2 consultations en 24h (et ça a failli être 3 consultations avec le passage aux urgences de chez la sous-préfète), un enfant trimballé la nuit entre 23h et 2h du matin sur environ 100km au total, le pharmacien qui a failli se retrouver avec 2 ordonnances pour le même enfant.

Oui, les français m’exaspèrent. Ils ne comprennent rien. Ils ont la chance d’avoir accès à de très bons soins, de ne quasiment rien payer (1 euro c’est pas cher), mais ils oublient le véritable coût des choses. Il est normal de venir la nuit parce qu’il y a moins de monde, il est normal et légitime d’être véhiculé en ambulance.

A côté de ça, une enfant de 12 ans arrive pour une découverte de cancer qui s’avère être métastatique, un autre pour une acidocétose diabétique…mais ce ne sont pas des urgences, nous sommes des moins que rien qui ne font rien. Oui nous avons le postérieur sur une chaise, car des patients comme ça doivent être hospitalisé, ils demandent toute notre attention et aussi beaucoup de paperasse.

Alors s’il vous plait repenser au mot urgences, repensez au terme coût de la santé, et peut-être que si tout le monde fait un effort nous serons encore bien soigné en France dans quelques années. Parce que la santé a un prix.


La vie à la DocAdrénaline

Six mois passés aux urgences, six mois qui donnent de plus en plus envie de poursuivre ma formation pour vivre un peu à la DocAdrénaline. Mais qu’est-ce qui nous poussent à vouloir travailler aux urgences, à nous enfermer à la mine, voir tous ces patients impatients qui nous insultent quand le temps devient trop long parce que leur rhume ne passe pas avant un infarctus ?

L’adrénaline ! Voir un patient qui présente une douleur abdominale, un tableau assez frustre qui pourrait être n’importe quoi mais notre intuition et notre expérience qui nous crient que ce patient a un appendicite. Le garder, lui faire des examens qui sont peu contributif initialement. Le garder malgré tout, surveiller son ventre heure par heure, remettre une main sur chaque cadrant à la recherche d’une défense qui se transformerait en contracture. Avoir enfin le scanner et le résultat confirmant notre diagnostic, qui permet d’aller au bloc.

Voir tous ces examens d’imagerie, tous ces diagnostics qui sont rarement vu en ville. Les pathologies les plus sérieuses sont centralisées sur l’hôpital. Et parmi tous les petits bobos, tous les patients qui auraient pu être traité simplement en ville par un médecin généraliste, il y a un diamant. Le diamant de l’urgentiste, celui pour lequel on se lève chaque matin. Bien sur nous traitons toutes les autres « pierres », et avec autant d’attention, mais un diamant, vous imaginez?!

Il y a les journées calmes, et il y a aussi les journées hardcore : quand la cardio est pleine, que tous leurs patients viennent en bas nous faire un coucou. On voit alors des ECG à la pelle et les pathologies qui les accompagnent. Les syndromes coronariens aigus, les péricardites, les Tako-Tsubo, les FA lentes, d’autres bradycardies….ça n’excite probablement plus les cardiologues, mais des urgentistes !!!! Vous ne vous rendez pas compte des rubis et petits diamants potentiels que cela représente.

Toutes ces choses poussent certains internes de médecine générale à devenir urgentiste, poursuivre le travail fait par nos collègues qui n’ont pas d’examens complémentaires sous la main. Notre vie sera celle de DocAdrénaline.


Et avec ceci?

Ca fait un moment que je vois des patients, ça fait un moment que je bosse à l’hôpital. J’en ai vu des patients et pourtant ça ne m’avait pas autant marqué. Est-ce parce que cette journée était particulièrement pourrie, que pour la première fois j’ai senti le vrai coup de déprime arrivée, est-ce que c’est pour ça que je me suis rendu compte de ce que j’avais sous les yeux en permanence?

D’habitude, les patients que je vois ne connaissent pas leur traitement, alors on prend leur ordonnance, on la recopie plus ou moins bêtement, ou on fait le copier coller du traitement de sortie de l’hospitalisation de la semaine dernière. Enfin pas bêtement, on fait un minimum attention quand même, parce que les médicaments ça nous aide beaucoup. Certains ont des interactions avec les autres, certains donnent tel effet secondaire que présente justement notre patient. Parfois, le médicament a été introduit récemment, ça explique la réaction cutané qui heureusement n’est pas un Lyell. Il arrive souvent qu’on arrête un médicament, parce que poursuivre le previscan ou les anti-inflammatoires introduits récemment avec la coumadine sont visiblement nocifs pour le malade qui nous fait son hémorragie digestive. Et encore, là ça va, on peut toujours mettre la vitamine K ou le PPSB pour antagoniser, et on hydratera pour les reins ; imaginez si je parlais d’un NACO (nouvel anticoagulant oral) !!!! Oui je sais en 2015, on doit avoir un antidote, c’est-y pas génial!

Bref, aujourd’hui ça n’allait pas. Entre Gérard qui a mal au ventre, qui a le syndrome inflammatoire, la fièvre, mais c’est pas une cholécystite, le chir veut le scanner, l’interne de radio me dit non, finalement oui…ah c’est un ulcère perforé, bon bah bloc. Oui mais il est 18h, il est là depuis hier. José sa leucémie lymphoïde chronique, l’insuffisance rénale aigue avec une clairance à 11ml/min, ses 50 d’urée, l’acidose métabolique à 7,25 et peu de réserve du coup, 11 de bicar c’est pas loin au dessus des pâquerettes…devinez quoi : les néphro n’en veulent pas, l’interne de radio veut pas me faire l’écho rénale. J’ai fait au mieux, il restera probablement à l’hébergement quelques jours. L’interne de neuro n’est pas française, elle comprend mal notre langue (qui n’est pas facile au demeurant), pour un avis simple j’ai eu le droit à 19 minutes au téléphone pour un « je vois avec mon chef », finalement j’ai fait un EEG, on m’a dit qu’il serait convoqué pour une hospi, mais après résultat de l’EEG, rediscussion du dossier et changement de l’interne de neuro Pedro va en UNV (Unité Neuro-Vasculaire). Et j’ai encore quelques pépites que je me garde.

Donc à 18h, avant la fin de journée (qui ne l’était pas le temps de gérer tout ce beau monde et l’interne de garde qui arrive en retard) je vois Marguerite nonagénaire dépendante pour tout, à domicile, diabétique, qui a une érysipèle et des escarres sur la même jambe. Au moins on sait d’où vient son infection. L’état cutané est déplorable, je ne sais toujours pas jusqu’où ça va, j’ai pas eu le temps de tout faire, je verrai sur le rapport de garde de demain. J’ai discuté avec Marguerite, notamment ses traitements (pourtant je les avais sur la feuille de SOS médecin), et là le déclic.

 » J’ai du levothyrox 100 et un demi de 125 (bon elle a un peu cafouillé là mais c’est pas grave), je prends du kardegic… »

« 75??? »

« 75! du tahor, euh…40??? 40!!! (bon elle prend du 20 mais peu importe)… »

Et elle continue la liste, j’ai cru qu’elle m’annonçait sa liste de course chez le boucher, une pièce de rosbeef du 100g, ah et puis du payé, vous m’en mettez deux fois pour la journée.

Que faisons-nous de nos personnes âgées??? ils ne mangent plus. Rien d’étonnant, ils doivent prendre 15 médicaments différents, certains en plusieurs prises par jour. Au moins ça les fait boire. Enfin, ça m’étonnerait que dans les maisons de retraite en leur servant leurs médicaments, on leur demande « Et avec ceci? »


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