La santé n’a pas de prix?

Des mois à ne rien écrire ici, un nouveau semestre en pédiatrie maintenant bien avancé. Et ce constat consternant : notre travail n’aura bientôt plus aucune valeur. On a tous entendu parlé de l’intention de généraliser le tiers payant, un sujet qui fait débat. Ma position, bien que n’ayant probablement pas une vision globale, est que c’est une belle connerie. Les français n’ont déjà pas beaucoup de considération pour notre travail, comment voulez-vous que l’on soit d’accord avec une telle mesure? Ils n’ont aucune représentation du coût des soins qui leur sont prodigués. Et je vais vous le montrer avec deux exemples.

Myriam arrive par ambulance aux urgences pédiatriques, pas avec le SAMU hein mais par ambulance à 23h. Elle est dans une situation sociale précaire, hébergée dans un foyer d’accueil. Elle a un enfant et en attend un autre. Elle arrive donc pour sa fille, parce qu’elle a de la fièvre. J’examine l’enfant, elle a une angine streptococcique. Il lui faut donc des antibiotiques et un peu de paracétamol pour la fièvre. La consultation a pris un peu de temps, je me suis assuré qu’elle n’avait pas d’infection urinaire. Il s’avère que Myriam a déjà une ordonnance faite la veille, avec tous les médicaments nécessaires, les mêmes que j’aurai prescrit. Ces médicaments ont été délivrés la veille par la pharmacie de l’hôpital. Selon Myriam, elle n’a plus de Doliprane. Je me retrouve donc avec une femme enceinte, une fille de 5 ans qui ont déjà tous les médicaments, un diagnostic déjà posé la veille qui viennent pour un médicament qu’on peut avoir sans ordonnance à la pharmacie. Le coût de l’opération : 2 consultations en 24h, un voyage en ambulance (et non je ne demanderai pas d’ambulance pour le retour), et un coût en médicament non négligeable si tout le foyer se fait fournir en paracétamol par Myriam.

Mona arrive à minuit aux urgences pédiatriques. Elle est accompagnée de José son mari et de leur garçon Matt. Elle me dit que ce sont les urgences de la ville de la sous-préfète qui lui a dit de venir ici car ils n’ont pas de pédiatre et qu’il vaut mieux venir chez nous…soit (Matt n’a pas été vu par eux au passage). Matt a de la fièvre, ok. Mais Matt a déjà vu dans la journée un médecin qui a fait une ordonnance. Je demande à Mona pourquoi elle n’est pas allé chercher les médicaments. Elle n’avait pas de voiture et son mari était au travail. Bon mais maintenant José est là, alors pourquoi ne sont-ils pas allé à la pharmacie? Au moins à la pharmacie de garde? Pas de réponse. Je leur dit que je vais examiner Matt, et leur demande ce qu’ils comptent faire si je rédige une ordonnance…la réponse : aller à la pharmacie de garde. L’examen retrouve la même chose que mon confrère. Bilan : 2 consultations en 24h (et ça a failli être 3 consultations avec le passage aux urgences de chez la sous-préfète), un enfant trimballé la nuit entre 23h et 2h du matin sur environ 100km au total, le pharmacien qui a failli se retrouver avec 2 ordonnances pour le même enfant.

Oui, les français m’exaspèrent. Ils ne comprennent rien. Ils ont la chance d’avoir accès à de très bons soins, de ne quasiment rien payer (1 euro c’est pas cher), mais ils oublient le véritable coût des choses. Il est normal de venir la nuit parce qu’il y a moins de monde, il est normal et légitime d’être véhiculé en ambulance.

A côté de ça, une enfant de 12 ans arrive pour une découverte de cancer qui s’avère être métastatique, un autre pour une acidocétose diabétique…mais ce ne sont pas des urgences, nous sommes des moins que rien qui ne font rien. Oui nous avons le postérieur sur une chaise, car des patients comme ça doivent être hospitalisé, ils demandent toute notre attention et aussi beaucoup de paperasse.

Alors s’il vous plait repenser au mot urgences, repensez au terme coût de la santé, et peut-être que si tout le monde fait un effort nous serons encore bien soigné en France dans quelques années. Parce que la santé a un prix.

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3 responses to “La santé n’a pas de prix?

  • dallard

    infirmière aux urgences ,je partage complètement votre témoignage, c’est notre quotidien, et à côté de tous ces abus, on fait des « économies » sur le personnel de l’hôpital qui fait ce qu’il peut avec de moins en moins de moyens!!!

  • La santé n'a pas de prix? | Jeunes M&eac...

    […] Des mois à ne rien écrire ici, un nouveau semestre en pédiatrie maintenant bien avancé. Et ce constat consternant : notre travail n’aura bientôt plus aucune valeur. On a tous entendu parlé de l’intention de généraliser le tiers payant, un sujet qui fait débat. Ma position, bien que n’ayant probablement pas une vision globale, est que c’est une belle connerie. Les français n’ont déjà pas beaucoup de considération pour notre travail, comment voulez-vous que l’on soit d’accord avec une telle mesure? Ils n’ont aucune représentation du coût des soins qui leur sont prodigués. Et je vais vous le montrer avec deux exemples.  […]

  • Dr maimonide

    Présentée et soutenue publiquement le 4 juin 2013 par Marie-Alice BOUSQUET Née le 22/03/1986 à Saintes
    Concepts en médecine générale : tentative de rédaction d’un corpus théorique propre à la discipline

    Fiche 1 LE CARRE DE WHITE
    Il s’agit d’une figure issue de travaux réalisés par White, Williams et Greenberg (figure n°1) et publiés en 1961 dans un article intitulé « Ecology of Medical care ». Le carré de White illustre la réalité suivante : aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, au cours d’un mois, sur 1000 habitants exposés à un problème de santé, 750 personnes signalent des troubles, 250 parmi elles consultent un médecin, 9 sont hospitalisées, 5 sont adressées à un autre médecin, et une seule personne est hospitalisée dans un centre hospitalier universitaire. Dans cet article, White interroge donc à la fois les travaux de recherche, mais aussi la formation médicale des étudiants en médecine générale, réalisée au sein d’un centre universitaire [29,30].
    Quarante ans après, ces travaux ont été repris et affinés en 2001 par Green (figure n°2) , qui met en évidence quelques variations par rapport aux données de White, sans pour autant contredire l’idée première du carré de White [32].
    Ces 500 personnes (750 ressentant un trouble de santé moins 250 consultant un médecin) (figure n°1) déclarant une maladie et ne consultant pas de médecin correspondent à ce que Braun appelle le concept de maladies sans médecin. Il considérait à partir des travaux de Horder [33] que les médecins ne voient qu’un quart de l’ensemble des maladies et donc que tous les troubles de santé ne leur parviennent pas. Ainsi, le médecin doit pratiquer une sélection rigoureuse de problèmes de consultation car ′′chaque patient présente, pour peu que nous nous en occupions, des troubles et des signes de maladies variés en dehors du motif de consultation.′′ [22]
    Discussion
    Le carré de White donne à comprendre une réalité bien utile en médecine générale. La prise en charge en contexte de soins primaires sera nécessairement différente de celle réalisée dans un centre hospitalier universitaire car les patients ne sont pas les mêmes. Ainsi, la probabilité en soins primaires d’un risque de complication grave est en général faible, mais non nulle. Cette probabilité est bien supérieure lorsque le patient est hospitalisé. Ce modèle « d’écologie des soins de santé » révélé par White aide à prendre conscience que les démarches médicales du généraliste et de l’hospitalier sont différentes et inversées. La démarche diagnostique de l’hospitalier, grâce à la mobilisation de compétences techniques, va consister à identifier la cause du trouble présenté par le patient. Celle du généraliste, qui est en amont, dans le Carré de White, s’organise prioritairement en fonction des fréquences de maladies et des risques à éviter. Ainsi l’hospitalier travaille légitimement sur un mode de recherche du « mouton à 5 pattes », quand le généraliste fonctionne, tout aussi légitimement, sur un mode probabiliste.
    Nous avons aussi fait le choix d’inclure dans cette fiche un concept qui est éclairé par les travaux de White, celui de  » de maladies sans médecin ». Il peut être en effet utile au praticien de savoir qu’un certain nombre de personnes ressentent des troubles de santé sans nécessairement faire appel au médecin. En interrogeant de façon appliquée un patient lors d’une consultation il peut donc apparaître des plaintes et symptômes en sus, qu’il faudra éventuellement surveiller sans obligatoirement les médicaliser.
    Illustration clinique
    Madame B âgée de 37 ans vient en consultation vers 18 heures en sortant du travail. Elle a téléphoné la veille. Elle a mal à l’estomac dit-elle depuis quelques jours. Elle est inquiète. Cette patiente est connue du cabinet, mais c’est surtout pour ses deux enfants qu’elle consulte habituellement. Sans entrer dans les détails de la démarche, on perçoit que le généraliste devra évoquer les causes possibles de cette épigastralgie. S’agit-il d’un ulcère, d’un infarctus du myocarde… ou d’angoisse ? Il devra naturellement penser aux risques immédiats les plus graves. Mais afin d’éviter des errements dommageables, il devra tout autant évoquer les causes les plus fréquentes, ici l’angoisse liée à des difficultés professionnelles. On comprend aisément que si les troubles perdurent, nos confrères hospitaliers, afin d’éviter eux aussi des errements dommageables, seront amenés à privilégier un ulcère, une coronaropathie ou une pancréatite…
    Un article paru dans la presse médicale (sans comité de lecture) il y a quelques années soulignait la fréquence du « pied du diabétique » qui était estimée à plus de 10% des malades, avec un fort taux d’amputation, alors que l’analyse de données épidémiologiques en médecine générale en retrouvait moins de 1%. Pour comprendre cette différence d’appréciation, il suffit de se référer au Carré de White. Ainsi le tableau clinique, l’évolution et les complications d’une pathologie diffèrent légèrement en fonction de la population de malades étudiée.
    Pour aller plus loin
    White KL, Williams TF, Greenberg BG. The ecology of medical care. N Engl J Med 1961 ; 265 : 885-92.
    Giet D. Ecologie des soins médicaux, carré de white, soins primaires et médecine générale. Rev Med Liege 2006 ; 61 : 5-6 : 277-284.

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