La mort dans tous ses états

Trois semaines en service de réanimation. Ce n’est plus de la médecine générale, finit la discussion avec ton patient, la plupart sont sous ventilation mécanique ou dans le coma. Il reste les familles. On apprend alors à leur parler, à les rassurer, pourtant ce ne sont pas elles qu’on traite à la base.

Didier est arrivé dans le service dans le coma après un arrêt cardiaque suite à un gros choc allergique. C’est arrivé en intra-hospitalier, on se dit que la prise en charge a été optimale, qu’il y a surement un-deux-plus médecins qui lui ont sauté dessus pour débuter le massage. Que ce sont greffés un-deux-plus infirmières pour administrer les drogues et prendre le relai pour le massage. Qu’il y a également un-deux-tout-le-service qui est venu porter main forte parce que masser c’est fatiguant, il faut changer toutes les 2 minutes de masseur pour rester efficace. On imagine tout ça, mais impossible de savoir exactement, nous n’étions pas sur place. On nous dit que le Low Flow n’a pas duré longtemps, c’est à dire que la période où les cellules du cerveau ont été peu oxygénées a été courte. Mais la séquence est bizarre, il a reçu de grosses doses d’adrénaline…si le schéma est respecté (ce qui n’est probablement pas le cas), nous sommes à au bas mot 16 minutes de prise en charge…et quand la pompe qui oxygène le cerveau ne fonctionne plus c’est long. (Imaginez un peu faire une énoooooorme apnée au fond de la piscine, vous ressortez la tête de l’eau sans savoir si vous avez sorti la tête ou les fesses).

Il arrive donc chez nous, pas très engageant. Plus tout jeune, pas non plus très vieux. Son tuyau dans la bouche pour l’aider à respirer, c’est la machine qui fait tout le travail. On l’examine, on crie, on pince…pas de réaction. Ah les pupilles réagissent tout de même. Il présente quelques clonies, des gasp (en gros, il tremble et il a des mouvements pour respirer anormaux). Pas d’urines…faut voir, ça peut revenir. Bon l’examen initial et l’évolution ne sont pas favorables. On voit la famille, l’épouse est d’origine étrangère comme Didier (oui, ça fait pas très étranger Didier mais c’est un prénom comme un autre). L’émotion est là, ça fait un choc de voir cette personne qui allait pas si mal que ça il y a encore 2 jours qui se retrouve dans cet état avec tous ces branchements, toutes ces machines. On explique qu’on doit prendre le temps, le temps de surveiller l’évolution neurologique, faire des examens. En gros, si le pronostic est très mauvais, il faut que tout nous dise que c’est non récupérable…et malheureusement ça prend du temps.

Toujours pas de pipi, toujours pas de réaction aux stimulations…Une prise de sang confirme une haute souffrance cérébrale, c’est pas bon. Les EEG (enregistrements de l’activité du cerveau) sont répétés tous les jours pour suivre l’évolution : il y a eu les convulsions, puis l’arrêt d’activité. La famille a été vue quotidiennement, les sentiments se sont mélangés : au début un peu d’espoir, et puis la peur, la compréhension, l’acceptation et l’attente. Beaucoup d’enfants, venant de loin pour la plupart, et dans ce genre de situation ils ont laissé libre court à leur interprétation. Ils attendent le décès de leur proche pour pouvoir l’enterrer rapidement. Tout est déjà prévu, ils n’attendent que les papiers. Or pour le moment, Didier est sous respirateur, et personne ne peut dire combien de temps son coeur battra à l’arrêt de la machine.

La décision est prise. Nous avons parlé de Didier avec l’ensemble des médecins du service. Nous avons parlé de Didier avec un médecin extérieur du service, qui est venu examiner le dossier puis Didier. Nous décidons d’une Limitation et Arrêt des Thérapeutiques Actives : nous arrêtons la machine de ventilation. La famille ne voulait pas être présente, pas de dernier au revoir dans le service, c’est trop dur. Didier s’en va quelques heures plus tard, tranquille.

Accompagner les familles n’ait jamais une chose aisée, nous les voyons à toutes les étapes du deuil. Nous sommes là lors des pleurs, nous sommes là lors des cris. Nous écoutons, nous essayons de rassurer, nous partageons leur douleur. Et nous continuerons à le faire avec les familles de Christine, de Gérard, de Mohammed, de Justine…

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One response to “La mort dans tous ses états

  • La mort dans tous ses états | Jeunes M&e...

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