Un sauveur normal

Mme Huguette m’a dit « j’ai toute confiance en vous, vous m’avez sauvé la vie!« .

Oui mais en fait non.

Huguette a 84ans, elle est fragile tout en étant très forte de caractère. Elle sait ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas, et quand ça ne va pas, elle le fait savoir. Elle est fragile du point de vue osseux entre son ostéoporose avec un tassement vertébral ou deux, et je ne parle pas de ses fractures du bassin survenues plus ou moins spontanément.

C’est comme ça que j’ai connu Huguette initialement. Elle était hospitalisée au SSR (service de Soins de Suite et Rééducation) pour sa 2ème fracture de bassin. Ce n’était pas facile tous les jours avec des épisodes douloureux fluctuants et parfois le cap était difficile à passer. Mais avec la volonté qu’a Huguette, elle a fait des progrès et a pu remarcher rapidement, même si c’était avec l’aide d’un déambulateur. Et puis il y a eu ces épisodes de malchance où la rééducation était entrecoupée d’épisodes d’infection urinaire à répétition, ou d’une bronchopneumopathie pas très facile à traiter (comme la plupart de celles de cet hiver) et un petit épisode d’angor…Et puis elle est rentrée chez elle.

Je l’ai revu un soir de février. En arrivant aux urgences, je ne croise pas de sénior sur le coup et les infirmiers me disent que j’ai du boulot, qu’ils ont du monde à me présenter. Et parmi tous ces gens, Huguette que je connais déjà bien sûr. Elle vient pour tachycardie et dyspnée. Huguette est de nature un peu anxieuse, alors je me dis c’est peut-être ce qui l’amène. Elle est contente de me voir, mais effectivement elle est essoufflée au moindre effort. Après l’avoir examiné et suite aux examens, je décide de l’hospitaliser (où il y a de la place ce soir là) pour décompensation cardiaque sur poussée hypertensive (200mmHg ça fait une bonne tension déjà!).

Je repars le lendemain, en ayant fait ma part du boulot, espérant que ça ira mieux après quelques jours de traitement.

Et une semaine après, je vois Huguette qui arrive dans le service pour la suite de la prise en charge…enfin plutôt pour une réadaptation à l’effort. Je vais donc voir Huguette à son entrée, qui est surprise de me voir travailler au court séjour gériatrique, mais qui reste très heureuse de me trouver. Elle trouve ça un peu cocasse que je la suive comme ça un peu partout. C’est aussi ça la continuité des soins, un vrai travail de médecin généraliste mais à l’hopital. La tension n’est pas encore dans les clous, les oedèmes non plus, et elle reste encore légèrement dyspnéique. Je vais donc devoir m’occuper d’équilibrer son traitement pour aider son coeur du mieux possible avant de l’envoyer au SSR pour travailler la marche et retrouver son autonomie.

Elle est d’accord avec ce que je lui dis parce que pour elle, ce soir là aux urgences « je lui ai sauvé la vie ». Ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai fait mon travail, ça aurait pu être n’importe quel interne de Perlin, ou n’importe quel sénior. C’est juste que je suis le médecin qu’elle a vu le plus ces derniers temps, et elle m’a associée à ces moments où elle avait besoin d’aide et où elle était vraiment mal. Je suis un interne normal, qui fait son travail normalement. Je l’ai empêché d’aller plus mal, en ça je pourrai être un sauveur, mais un sauveur normal.

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