Notre impuissance

Il arrive parfois que l’on tombe sur des patients qui nous marquent. C’est le cas de Monsieur K. Et quand je dis « nous » marque, le nous prend tout son sens puisque ma co-interne préférée a été marquée aussi par ce patient.

Elle me l’avait dit : « J’ai un patient, il est impressionnant! Il connait tous ces traitements, tous ceux qu’il a et tous ceux qu’il a déjà eu, mieux que moi ». Bon jusque là, vous allez me dire, oui bah rien d’impressionnant, c’est un patient qui doit avoir une/des pathologies chroniques depuis un bail, et puis vous êtes internes de premier semestre donc vous n’arrivez pas encore à retenir tout le traitement de vos patients. Vous me direz pour me/nous rassurez que ça va venir, que c’est normal. Oui, certainement mais ce n’est pas de cela dont je parle.

Ce que ma co-interne préférée me disait c’est que « Monsieur K. m’a balancé tous les bisphosphonates qu’il a eu avec leur posologie, leurs effets indésirables…Il en sait beaucoup plus que moi. » Et puis vint le jour où Monsieur K. a été transféré dans mon secteur.

Monsieur K. a la soixantaine, c’est un homme qui a toujours vécu seul, libre, faisant le métier qu’il voulait à l’instant t. Il apparait physiquement atteint par la maladie, car oui Monsieur K a un cancer. Pas un gentil, plutôt un qui peut avoir tous les pronostics mais dans son cas, l’évolution est bien avancée. Les cellules malignes se sont logées dans les os, notamment les vertèbres occasionnant des douleurs terribles qui sont calmées par la morphine et les corticoïdes.

Et effectivement, Monsieur K. est impressionnant. Il a des connaissances médicales poussées sans pour autant avoir fait d’études en la matière. Il connait des choses que je ne connais pas. L’approche est difficile : d’une part à cause de son savoir médical contre lequel il faut savoir faire face tout en sachant admettre son incompétence, et d’autre part parce qu’il n’a aucun affect par rapport à sa maladie. Il est impossible de parler de l’avenir normalement avec Monsieur K. Il ne se projette pas, il ne vit pas avec sa maladie, il la rationalise de manière tout à fait pathologique.

Au fil du temps, le contact se lie avec Monsieur K., il s’habitue au service, à nos équipes. Nous connaissons sa façon de vivre, son caractère, son savoir prononcé, sa curiosité intellectuelle dans tous les domaines. Devant ses interrogations, nous devons être capables de lui répondre de manière claire, douter le moins possible. Et pourtant il arrive toujours ou presque à nous déstabiliser à un moment, à nous pousser dans nos retranchements et là on a l’impression d’être dans un trou de souris. On attend que la pluie d’obus s’achève, que de notre incompétence en la matière d’oncologie, de pharmaco-oncologique et de prise en charge antalgique en soins palliatifs laisse place à nos certitudes de cliniciens et nos compétences humaines.

Au fil du temps, Monsieur K. s’est ouvert. Il a commencé à apprendre à vivre avec sa maladie, à en parler de manière plus personnelle. Mais ses travers persistent, il rationalise toujours tout : la douleur, son hématurie, sa fatigue…Nos contacts se passent toujours bien, quand on ne sait pas, il comprend bien que l’on ne peut pas tout savoir et que nous lui apporterons une réponse après s’être documenté ou renseigné auprès de spécialistes.

Monsieur K. m’a impressionné, m’obligeant à me poser des questions. Comment réagir face à un patient qui a des connaissances supérieures aux notres? Comment prendre en charge la douleur chez un patient lourd qui n’utilise pas sa pompe à morphine au mieux par peur de ne plus avoir ce qu’il faut pour traiter une douleur vraiment insupportable? Peut-il comprendre et accepter notre impuissance et notre manque de réponse dans certaines situations complexes?

Nota bene : l’utilisation de morphine et de corticoïde n’est pas à prendre à la légère, ce sont des molécules d’utilisation controlée nécessitant une surveillance. La prescription de morphinique est d’ailleurs particulière, sécurisée et limitée dans le temps.

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2 responses to “Notre impuissance

  • toubib92

    Interessant! Merci. Le medecin est le spécialiste des maladies , le patient devient specialiste de sa maladie, le medecin apprend au patient, et inversement

    • drguignol

      Merci, ce patient m’avait beaucoup marqué. Il m’a appris à travailler avec mes lacunes et à devoir faire le maximum pour répondre à ses attentes. Malheureusement, j’ai appris récemment que Monsieur K. est décédé.

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