Douleur foireuse

Une garde aux urgences médicales un soir de janvier, un soir presque banal avec les surcharges habituelles et le manque de lit pour hospitaliser nos patients. Sans parler des cliniques qui n’ont pas de place non plus et envoient leurs patients vers chez nous. Et parmi tous les patients de ce soir là, l’inattendu.

Un vieil homme algérien, environ 70ans, qui vit en France depuis longtemps mais ne parle pas la langue. Heureusement, il est bien entouré, il a au moins 4 de ses 6 enfants qui habitent dans la région. D’ailleurs un de ses fils est là, il me fait la traduction. Le motif d’entrée aux urgences : douleur thoracique.

En effet, Monsieur A. présente une douleur depuis quelques temps. Ce n’est pas la première fois apparemment, ça vient par crise et là cet après-midi en faisant ses courses, il fut brutalement pris d’une douleur violente, l’empêchant de respirer sur le coup. Il est assez difficile de dire où se situe la douleur, mi-thoracique, mi-abdominale. Pas très typique comme douleur.

Monsieur A. a été opéré l’été dernier d’un triple pontage coronarien et a un suivi régulier, sans anomalie particulière. Il est également allé voir un gastro-entérologue en dehors de l’hôpital qui lui a fait plusieurs examens qui se sont avérés normaux. Heureusement le fils a apporté tous les derniers courriers, nous fait la traduction à moi et son père. Son père est un brave homme, très gentil qui respecte le corps médical qui comprend que je l’embête à l’examiner de partout pour trouver pourquoi il a mal. Mais difficile de dire ce qu’il a vraiment, entre la barrière de la langue, l’examen clinique et la description de la douleur qui n’évoquent rien de particulier.

On fait nos examens complémentaires en tapant un peu large. L’ECG est inchangé par rapport au dernier, la troponine est normale, on peut éliminer une part cardiaque. En fait, après avoir attendu un peu les résultats, le diagnostic nous tombe tout seul dans les bras. J’étais parti voir un autre patient quand en revenant l’interne me dit :

« Ah au fait, Monsieur A. a une pancréatite aigue, regarde la lipase. »

En effet, avec une lipase 60 fois supérieure à la normale (pour un diagnostic pour une lipase supérieure à 3 fois la normale), on peut difficilement évoquer autre chose. On commence donc à traiter notre patient en attendant qu’il soit pris en charge par le service d’hépato-gastro-entérologie. Mon co-externe de garde a également eu une pancréatite aigue sur une douleur un peu foireuse également, bon la lipase était bien moins élevée mais le résultat est le même.

Pour conclure cette histoire, et en cette période pré-ECN, on nous apprend à traiter des douleurs, à faire décrire une douleur, qu’une douleur peut être une douleur projetée. Et si cette histoire peut vous marquer autant qu’elle m’a marqué, vous n’oublierez pas/plus de taper large. Vous penserez aux causes thoraciques devant une douleur abdominale, ou une douleur abdominale devant une douleur thoracique, un SCA devant une douleur d’épaule, une pancréatite devant une douleur foireuse…

 

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